L'humain difficile : comment gérer quand on n'a pas été formé-e
L'humain en détresse c'est une situation pour un manager débutant qui peut mettre mal à l'aise lorsque l'on est pas formé-e. Dans cet article vous trouverez la méthode et la posture la plus adaptée pour vous en sortir.
🚀L'humain en détresse, que faire en tant que manager ?
L'humain difficile : ce que personne ne t'a appris en formation de manager
Quatre zones d'inconfort où la formation t'a laissé seul, et comment tenir ?
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Le jour où la formation s'arrête
Je me souviens d'un manager qui m'avait dit ça, il y a quelques années, à la fin d'un séminaire que j'animais : « Sonia, c'est très bien tout ce qu'on apprend. Mais en vrai, là où je galère, on n'en parle dans aucune formation. » Je lui ai demandé de quoi il s'agissait. Il a réfléchi quelques secondes. Puis il a dit : « De tout ce qui n'entre pas dans les cases. »
Ce qui ne rentre pas dans les cases, c'est la gestion humaine qui est difficile. Pas l'humain conflictuel, qu'on apprend à gérer avec toutes les méthodes que j’ai déjà décrites dans plusieurs de mes vidéos, non. Pas l'humain en sous-performance, qu'on apprend à recadrer avec un plan d'amélioration. Non. L'humain difficile, celui qui souffre. C'est celui qui ne va pas bien, sans qu'on sache exactement pourquoi. C'est celui qui pleure dans ton bureau un mardi matin. C'est celui qui revient de congé maladie sans rien dire. C'est celui dont la femme ou le mari vient de partir, dont le père est mourant, qui ne dort plus, qui doute de tout, qui se demande s'il a sa place dans le monde.
Cet humain-là, aucune formation ne t'a vraiment préparé à le rencontrer. Et pourtant, il est dans ton équipe. Toi-même, à certains moments de ta vie, tu seras cet humain-là pour ton propre manager. C'est notre commune condition.
Dans cet article, je vais te parler de ce qui n'est pas dans les cases. De ce décalage profond entre la formation manager et la réalité du métier. Pas pour plaindre qui que ce soit. Pour t'aider à te tenir debout dans ces zones d'inconfort, et à devenir le manager dont tes collaborateurs auront besoin quand la vie sera plus lourde que d'habitude.
Trois vérités qu'on ne te dit pas en formation
Pour démarrer, trois vérités structurantes que les formations omettent ou édulcorent, et qu'il faut regarder en face.
Première vérité : la souffrance au travail est une réalité et n’est surtout pas une exception. Selon les études récentes en France, environ un salarié sur trois traverse à un moment de sa carrière une période de difficulté psychologique significative. Cela inclut les burn-out caractérisés, les dépressions, les troubles anxieux, les phases de deuil ou de séparation, les addictions naissantes. Si tu manages une équipe de six personnes pendant cinq ans, mathématiquement, tu vas être confronté à plusieurs de ces situations. Tu ne peux pas dire « ça ne m'arrivera pas ». Ça t'arrivera.
Deuxième vérité : tu n'es pas formé pour ça, et tu ne le seras jamais complètement. Tu peux suivre toutes les formations possibles sur la gestion des risques psychosociaux, sur la prévention du burn-out, sur l'écoute active. Le jour où Léa pleurera dans ton bureau, tu te sentiras toujours ou en partie, démuni-e. C'est normal. C'est même sain. L'expertise dans ce domaine n'est jamais totale, parce que chaque situation est singulière, et parce que l'humain qui souffre n'est jamais un cas dupliqué.
Troisième vérité : ton rôle est étroit, mais essentiel. Tu n'es ni psychologue, ni médecin, ni travailleur social. Tu ne dois pas l'être, et tu ne peux pas l'être. En revanche, tu es la personne professionnelle qui passe le plus de temps avec ton collaborateur. Tu es donc celui qui voit en premier. Et tu es celui qui peut ouvrir la première porte. Ce rôle est étroit, mais il est irremplaçable. Personne d'autre ne peut le tenir à ta place.
Ces trois vérités, mises ensemble, dessinent ta posture. Tu vas rencontrer la souffrance régulièrement. Tu ne sauras jamais parfaitement quoi faire. Et pourtant, tu as un rôle clé à jouer. C'est inconfortable comme posture. Mais c'est précisément cet inconfort qui rend le manager humain et utile. Le manager qui croit tout maîtriser dans ce domaine est dangereux. Le manager qui accepte de ne pas tout maîtriser, mais qui se forme et qui se positionne, est précieux.
Romain et Léa : un cas qui aurait pu mal finir
Pour rendre tout cela concret, laisse-moi te raconter une histoire. Une histoire de manager et de collaboratrice. Une histoire qui aurait pu mal finir.
Romain est manager depuis deux ans dans une collectivité de Picardie. Il a sept personnes dans son équipe. Léa, vingt-huit ans, en est l'une des plus jeunes. Brillante, motivée, perfectionniste, parfois jusqu'à l'excès. Elle est arrivée il y a dix mois. Très vite, elle est devenue indispensable sur les dossiers techniques.
Au mois de mars, Romain commence à remarquer des changements. Léa, qui était toujours en avance, commence à rendre ses livrables au dernier moment. Elle s'isole pendant les pauses. Elle s'excuse beaucoup, alors qu'elle ne faisait pas d'erreurs avant. Romain se dit que c'est passager. Charge de travail, peut-être. Adaptation.
En avril, Léa prend deux arrêts d'un jour. Sans certificat. Romain trouve ça curieux mais n'ose pas en parler. Il ne veut pas paraître intrusif. Il se dit que ce n'est pas grave, que tout le monde a le droit à un mauvais moment.
En mai, Romain reçoit un mail de Léa un dimanche soir à 22h17 : « Romain, je suis désolée pour le dossier Vallieux. Je n'arrive plus. Je ne sais plus comment faire. Je vais essayer de me reposer cette semaine. » Il répond simplement « Pas de souci, on en parle lundi. » Le lundi, Léa est en arrêt maladie pour quinze jours.
C'est là que Romain comprend qu'il y avait des signes, et qu'il ne les a pas lus. Il ne s'en sort pas tout seul. Il en parle aux RH. Il en parle à sa propre N+1. Et il prépare le retour de Léa avec sérieux.
Quand Léa revient, Romain lui demande quinze minutes en café neutre. Il lui dit : « Léa, je voulais te dire quelque chose. Pendant ces semaines, j'ai vu des signaux que je n'ai pas voulu voir. Tu as commencé à rendre tes livrables tard, tu t'es isolée, tu as pris deux arrêts d'un jour. J'aurais dû t'en parler il y a un mois. Je ne l'ai pas fait, et je m'en veux. Je veux que tu saches que je suis là, mais aussi que je veux apprendre à être un meilleur manager dans ces situations. »
Léa, surprise, lui dit qu'elle ne s'attendait pas à ça. Qu'elle pensait qu'il s'en moquait. Qu'elle s'était sentie très seule.
Romain a mis en place un suivi adapté avec Léa. Il l'a orientée vers la médecine du travail, qui a confirmé un épuisement professionnel. Il a réorganisé sa charge. Il l'a protégée de plusieurs réunions sensibles le temps de la convalescence. Léa a consulté en parallèle une psychologue. Six mois plus tard, elle était de nouveau en pleine forme, et elle a confié à Romain que cette épreuve l'avait fait grandir, et lui aussi.
Romain m'a raconté cette histoire en formation, l'année dernière. Il a conclu par cette phrase, qui m'est restée : « Je n'ai pas géré la situation parce que je savais. Je l'ai gérée parce que j'ai accepté de ne pas savoir, et de demander de l'aide autour de moi. C'est ça qui m'a sauvé. C'est ça qui a sauvé Léa, aussi. »
Les quatre zones d'inconfort où la formation t'a laissé seul
Reprenons d'un point de vue plus systémique. Quatre zones d'inconfort où la formation classique te laisse à mains nues. Tu vas les rencontrer, sans exception, dans ta vie de manager. Voici comment les nommer, et comment t'y préparer.
Zone d'inconfort numéro un : ouvrir une conversation sur le mal-être. Personne ne t'a appris à dire les premiers mots quand tu sens que quelque chose ne va pas. Tu hésites entre l'intrusion et l'indifférence. Tu cherches la bonne phrase et tu n'en trouves aucune. La règle qui sauve : nomme ce que tu observes, jamais ce que tu interprètes. « J'ai remarqué que tu participes moins en réunion » est une porte ouverte respectueuse. « J'ai l'impression que ça ne va pas » est une intrusion qui force la confidence.
Zone d'inconfort numéro deux : tenir la confidentialité tout en faisant le lien. Quand un collaborateur s'ouvre à toi, il te confie quelque chose d'intime. Tu te retrouves alors dans une zone ambiguë : qu'est-ce que tu peux partager, à qui, et jusqu'où ? La règle qui sauve : la confidentialité par défaut, sauf si la situation comporte un risque vital ou un risque juridique. Tu peux dire à ton collaborateur : « Ce que tu me racontes restera entre nous, sauf si je sens que toi-même tu es en danger immédiat. Dans ce cas-là, je devrai en parler à une personne qui peut t'aider. » Cette transparence sur la limite de la confidentialité protège tout le monde.
Zone d'inconfort numéro trois : accepter de ne pas pouvoir résoudre. Tu es manager. Ton réflexe, c'est de trouver des solutions. Quand il s'agit d'un retard de livrable, tu sais quoi faire. Quand il s'agit d'une dépression, tu ne peux rien faire — ou si peu. Et c'est cette impuissance qui est insupportable. La règle qui sauve : accepter que ton rôle n'est pas de résoudre, mais d'ajuster ce qui peut l'être dans ton périmètre, et d'orienter vers ceux qui peuvent agir là où tu ne peux pas. Tu fais ta part, modestement. Et tu acceptes que ta part suffit à être utile, même si elle ne guérit rien.
Zone d'inconfort numéro quatre : ne pas se confondre avec son collaborateur. C'est le piège du manager-sauveur. Quand quelqu'un dans ton équipe souffre, et que tu y es sensible, tu peux te mettre à porter sa souffrance toi-même. Tu y penses le week-end. Tu ressasses le soir. Tu te sens responsable de son rétablissement. C'est de la fusion, pas de la compassion. La règle qui sauve : tu peux être profondément touché par la situation, mais tu maintiens une distance professionnelle qui t'évite de t'effondrer toi-même. Tu n'as pas besoin de devenir malade pour aider un malade.
Les compétences que la formation classique ne couvre pas
Au-delà des situations, il y a des compétences qu'on n'enseigne presque jamais en formation manager, et qui sont pourtant centrales dans la gestion de l'humain difficile. En voici quatre, à cultiver consciemment.
Compétence un : l'écoute active vraie. Pas l'écoute active de manuel, avec ses techniques de reformulation mécanique. L'écoute vraie, c'est celle où tu ne prépares pas ta réponse pendant que l'autre parle. Où tu laisses tomber tes hypothèses pour vraiment recevoir ce qui est dit. Cette écoute-là demande un effort considérable, parce qu'elle suppose que tu acceptes de ne pas savoir ce qui va se dire avant qu'on te le dise. Elle se cultive par l'exercice quotidien, et notamment dans tes conversations en dehors du travail.
Compétence deux : contenir l'émotion sans s'y noyer. Quand un collaborateur pleure dans ton bureau, tu vas être traversé par tes propres émotions. Tu vas peut-être avoir envie de pleurer aussi, ou de fuir, ou de minimiser. La maîtrise consiste à reconnaître ton propre flux émotionnel, à ne pas le refouler, mais à ne pas le projeter non plus. Tu peux dire : « Ce que tu me dis me touche, et je veux d'abord t'entendre toi. » Cette posture, c'est la fameuse contenance dont parlent les psychologues. Elle se travaille.
Compétence trois : supporter de ne pas comprendre. Dans la gestion de l'humain difficile, tu vas souvent ne pas comprendre. Pourquoi ce collaborateur s'enfonce alors qu'objectivement tout va bien ? Pourquoi cet autre est si peu réceptif à tes propositions de soutien ? Pourquoi tel autre se braque ? Le manager qui supporte de ne pas comprendre reste disponible. Celui qui ne le supporte pas se ferme, ou explique l'autre à coups d'interprétations psychologisantes qui ne servent à rien.
Compétence quatre : déléguer aux vrais professionnels sans culpabilité. Tu vas devoir, plusieurs fois dans ta carrière, dire à un collaborateur : « Ce que tu vis est important, et je ne suis pas la bonne personne pour t'aider sur le fond. » Cette phrase peut sonner comme un abandon. Elle est en réalité un acte de responsabilité. Mais elle demande, pour être prononcée sans culpabilité, que tu aies intégré la légitimité des autres professions : la médecine, la psychologie, le travail social. Ces professions valent ce que vaut le management. Elles font ce que le management ne fait pas.
Construire tes propres garde-fous
Pour finir, quelques garde-fous concrets que je recommande à tous les managers que j'accompagne, dès leur premier poste, et qu'on ne te donnera dans aucun cursus officiel.
Garde-fou un : la liste des relais. Connais par cœur les coordonnées de la médecine du travail de ton entreprise, du service RH, du service psychologue si tu en as un, et d'au moins une ligne d'écoute professionnelle externe. Mets ces numéros dans ton téléphone et dans ton bloc-notes. Ne perds jamais cinq minutes à les chercher quand un collaborateur en a besoin.
Garde-fou deux : un pair de confiance. Identifie un autre manager, dans ton entreprise ou en dehors, avec qui tu peux parler honnêtement de ce que tu vis dans ces situations. Pas pour qu'il te conseille. Pour qu'il t'écoute et te permette de poser ce que tu portes. Le manager isolé est le manager qui craque. Le manager qui a un pair tient.
Garde-fou trois : ton propre suivi. Si tu manages, tu es exposé. Avoir une psychologue, un coach, un médecin traitant à qui tu peux parler de ta vie professionnelle, c'est un acte de maturité, pas un aveu de faiblesse. Les chirurgiens vont chez le médecin. Les pompiers font des bilans de santé. Les managers ne devraient pas faire exception.
Garde-fou quatre : la règle du sas. Quand tu sors d'une conversation lourde avec un collaborateur, accorde-toi systématiquement vingt minutes avant de retourner à autre chose. Marche, respire, bois un thé. Ne passe pas directement à une réunion ou un mail urgent. Ce sas te permet de digérer ce qui vient d'être dit, et de ne pas le traîner pendant le reste de ta journée. C'est de l'hygiène mentale élémentaire.
Pour conclure : la maturité de l'imparfait
L'humain difficile, c'est l'endroit où le management cesse d'être une science et redevient un art. C'est aussi l'endroit où le manager grandit le plus, parce que c'est l'endroit où il accepte de ne pas tout maîtriser. Cette acceptation, c'est la maturité managériale par excellence. Elle ne s'enseigne pas dans les manuels. Elle se vit.
Si tu as lu cet article jusqu'au bout, c'est probablement que tu te sens concerné. Soit parce que tu as actuellement une situation difficile dans ton équipe. Soit parce que tu en as eu une et tu te demandes si tu l'as bien gérée. Soit parce que tu sais qu'elle viendra, et tu veux t'y préparer.
Dans tous les cas, sache trois choses. Tu n'es pas seul à te poser ces questions. Tu n'as pas besoin d'être parfait pour être utile. Et chaque fois que tu tiens ton rôle, modestement, à la juste place, tu rends quelque chose d'immense à la personne en face : tu lui rappelles qu'elle existe, qu'elle est vue, et qu'autour d'elle, il y a des gens qui veulent l'aider à se relever.
Voilà, peut-être, le plus beau de ce métier. Pas la performance. Pas les budgets négociés. Pas les promotions. Mais ces moments invisibles où, par un mot juste, par un ajustement discret, par une orientation bien placée, tu permets à un collaborateur de retrouver le chemin. Tu ne t'en vanteras jamais. Personne ne te remerciera officiellement. Et c'est exactement pour ça que ces moments-là sont sacrés.
Tu n'es plus seul. Devenir manager, ça commence ici.


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